Pour souligner la première année complète de l’honorable Michael Wilson comme président du conseil d’administration de la Commission de la santé mentale du Canada (CSMC), l’équipe du Vecteur l’a rencontré à Toronto en octobre pour recueillir ses réflexions sur les progrès accomplis jusqu’à maintenant et sur le travail qu’il reste à effectuer.

Le Vecteur : Vous êtes président du conseil d’administration de la CSMC depuis un peu plus d’un an. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris à votre entrée en poste?

MW : Je crois qu’il s’agit du portrait de la santé mentale le plus complet que j’ai vu jusque-là. Il englobait une multitude d’aspects, de la vaste Stratégie en matière de santé mentale pour le Canada au programme de lutte à la stigmatisation Changer les mentalités en passant par l’itinérance, la Norme sur la santé et la sécurité psychologiques en milieu de travail et le Centre d’échange des connaissances. Toutes ces initiatives alimentent le bagage de connaissances que nous devons posséder en tant qu’organisme et celui que nous devons fournir à notre pays pour surmonter les défis liés à la maladie mentale.

Il faut dire que la maladie mentale ne reçoit pas la même attention que, par exemple, le cancer ou le diabète. Mais nous tâchons de rattraper le temps perdu, et je crois que nous y arrivons plutôt bien.

Le Vecteur : Le Plan stratégique de la CSMC a défini ses objectifs stratégiques pour les cinq prochaines années. Sur quoi ces objectifs sont-ils fondés, et comment prévoyez-vous les atteindre?

MW : Prenons par exemple la Norme sur la santé et la sécurité en milieu de travail, qui aide les employeurs à composer avec les problèmes de santé mentale au travail. Il faut rappeler que nous passons environ la moitié de nos heures d’éveil au travail. Il s’agit donc d’un endroit d’une grande importance, où nous pouvons déceler un problème puis aider l’employeur à en venir à bout.

Comment l’employeur s’adresse-t-il aux gens? Comment encourage-t-il les employés à suivre un traitement? Si une personne doit s’absenter du travail, comment gère-t-il la situation? Lorsque la personne est prête à reprendre le travail, comment s’y prend-il pour la réintégrer?

Nous avons donc ciblé 40 entreprises ayant adopté la Norme pour leur poser de nombreuses questions sur leur processus de mise en œuvre. Je dois ajouter que ce sont 40 entreprises parmi les 30 000 qui ont téléchargé la Norme, ce qui fait de cette initiative l’un de nos programmes les plus populaires, sinon le plus populaire.

Le Vecteur : Depuis 40 ans, vous êtes un chef de file de la communauté financière du Canada, où vous avez été chef d’entreprise, ministre des Finances, président d’organismes et ambassadeur du Canada aux États-Unis. Comment vos collègues perçoivent-ils vos efforts en lien avec la santé mentale au travail? Est-ce que les hautes sphères entrepreneuriales du Canada vouent un intérêt accru à cet enjeu?

MW : Il est certain que les grandes corporations sont conscientes du défi qui se pose à elles dans leur environnement de travail. Chose certaine, elles connaissent les coûts liés aux invalidités. Or, entre 30 et 40 % de ces coûts sont causés par la maladie mentale. Des entreprises comme Bell Canada, avec son programme Bell Cause pour la cause, ont largement contribué au travail de sensibilisation. C’est un sujet que j’aborde moi aussi.

À titre, d’exemple,, durant une conversation avec le dirigeant d’une grande entreprise comptant plusieurs dizaines de milliers d’employés, j’ai demandé : « Jim, que faites-vous pour lutter contre les problèmes de santé mentale au travail? ». Il m’a répondu « Eh bien, nous n’avons pas de problème ». Je trouvais cela très intéressant, car s’il avait fallu croire les données que j’avais consultées, son entreprise aurait été une aberration statistique. En effet, une personne sur cinq est aux prises avec une maladie mentale à un certain degré.

Il m’a regardé d’un air étrange, mais quelques semaines plus tard, il m’a rappelé pour me remercier d’avoir soulevé la question. Il n’en savait rien, mais son entreprise était bel et bien dotée de mesures pour favoriser la santé mentale des employés. Il m’a aussi assuré qu’il s’intéresserait personnellement à ce dossier.

Tous les ans, au Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH), nous organisons un souper-bénéfice. En entrant dans la salle il y a quelques années, j’ai pris un moment de recul pour me souvenir qu’à mes débuts dans le domaine, personne ne voulait parler de la maladie mentale.

Aujourd’hui, nous avons une salle de bal remplie de personnalités influentes de Toronto, des hommes et des femmes, et j’ai compris que nous sommes passés à un autre niveau. Les gens qui sont réunis pour cette occasion n’auraient pas envisagé un seul instant de participer à une collecte de fonds pour la santé mentale il y a cinq ou dix ans. Mais les choses ont évolué au point où ces personnes ont compris que le petit problème de santé mentale qu’ils vivaient en secret, ou celui de leur sœur ou de leur mari, n’est finalement pas si inhabituel. Beaucoup de gens vivent des situations fort semblables.

Le Vecteur : Grâce à son rôle de catalyseur, la CSMC a accru le niveau de sensibilisation à la santé mentale. Est-ce que son rôle demeurera le même à l’avenir? La CSMC devrait-elle diversifier son offre de programmes?

MW : Lorsque j’ai accepté le poste de président, j’ai déclaré que la CSMC devait agir comme un leader d’opinion rassembleur. Nous devons proposer différents moyens de lutter contre les problèmes de santé mentale, puis réunir les acteurs concernés, que ce soit dans un lieu physique ou sur Internet, comme nous l’avons fait avec la Norme sur la santé et la sécurité psychologiques en milieu de travail.

Mais nous ne sommes pas un fournisseur de services. Nous n’avons ni la capacité ni le budget pour jouer ce rôle. Ce que nous avons, c’est une équipe de personnes brillantes composée de personnes ayant connu la maladie mentale, d’intervenants du milieu communautaire et de membres de nos conseils consultatifs, qui sont capables de mettre en œuvre les meilleurs programmes pour résoudre différentes problématiques, puis de faire connaître et adopter ces initiatives aux provinces par l’entremise du Groupe consultatif provincial-territorial. Notre rôle n’est pas d’obliger les provinces à les mettre en œuvre. Il est plutôt de leur faire connaître les solutions disponibles, de même que leurs avantages et les résultats potentiels. Nous pourrions même recueillir leurs idées pour étoffer nos programmes davantage.

Le Vecteur : Des discussions sur un nouvel Accord sur la santé sont en cours. Vous-même et la présidente-directrice générale de la CSMC, Louise Bradley, avez lancé des appels publics pour un financement accru en santé mentale. À quoi ces fonds devraient-ils être consacrés en priorité?

MW : Je vois trois secteurs prioritaires. Le premier est l’accès aux soins, surtout pour les enfants et les jeunes. Environ 25 % des jeunes qui sont aux prises avec un problème associé à la santé mentale reçoivent le traitement dont ils ont besoin. Nous devons trouver des moyens d’accroître ce taux.

Nous savons que 70 % des adultes souffrant d’une maladie mentale ont ressenti leurs premiers symptômes avant l’âge de 18 ou 20 ans. Si nous parvenons à dépister ces problèmes tôt et à fournir les traitements appropriés aux jeunes, nous pouvons espérer les engager sur la voie du rétablissement et éviter que leurs problèmes ne s'aggravent avec le temps.

Pour Mme Bradley et moi, ce ne sont pas des dépenses, mais des investissements. Ces investissements sont le deuxième secteur à prioriser. En désamorçant le problème d’un jeune de 15 ou 18 ans, nous lui évitons des complications beaucoup plus graves dans sa vie adulte, qui pourraient miner sa capacité à gagner sa vie ou subvenir aux besoins de sa famille et potentiellement entraîner des conséquences beaucoup plus dramatiques.

Le troisième secteur est un programme de prévention du suicide. J’en ai discuté avec des membres du gouvernement et j’ai présenté le dossier à un comité de la Chambre. Ce programme s’adresse à toute la population canadienne, mais la problématique est particulièrement alarmante dans certains groupes démographiques, comme les Premières Nations et les Inuits vivant dans des communautés éloignées, où les traumatismes intergénérationnels subis pendant des dizaines d’années entraînent des taux de suicide plus importants.

Si le gouvernement arrive à coordonner ses interventions dans ces trois secteurs, nous serons assurément en mesure de renforcer notre lutte grâce aux efforts du Groupe consultatif provincial-territorial.

Le Vecteur : En conclusion, qu’avez-vous appris lors de votre première année à la CSMC?

MW : Nous vivons dans un monde où la courbe d’apprentissage ne cesse de s’accentuer. Plus on apprend, plus on est stimulé, et plus on profite de la vie.

En partant de Washington, je prévoyais prendre ma retraite au terme de mon mandat, mais j’y ai vécu une expérience tellement énergisante, remplie d’apprentissages, entouré de personnes talentueuses. Pourquoi aurais-je pris ma retraite alors que le travail me soutenait si bien? C’est l’une de mes motivations.

La CSMC a réalisé de très belles choses, et nous avons la capacité d’en accomplir encore beaucoup plus. Je suis heureux d’en faire partie et de contribuer à cette courbe d’apprentissage.