La stigmatisation, la crise des opioïdes et les premiers intervenants : Une nouvelle étude de la CSMC met à nu des défis et des possibilités 

L’urgence est implicite dans les propos de Stephanie Knaak, Ph. D., lorsqu’elle discute de ses nouveaux travaux de recherche. Mme Knaak est la chercheuse principale associée d’une étude de la Commission de la santé mentale du Canada (CSMC) qui sera bientôt publiée. Cette dernière porte sur comment la stigmatisation affecte la capacité des premiers intervenants à fournir des soins malgré la crise des opioïdes qui sévit partout au pays.

« Nous devons d’abord préciser ce qui se passe au pays, » a déclaré Mme Knaak. « L'expression “ crise des opioïdes ” est quelque peu trompeuse. Il s’agit plutôt d’une crise d’empoisonnement. Le phénomène auquel nous faisons face va bien au-delà des opioïdes.  Le Canada doit s’attaquer à tout un approvisionnement en drogues et médicaments contaminés, notamment l'héroïne, mais aussi la cocaïne et les médicaments sur ordonnance du marché noir. Ceci est important, car nous devons comprendre qui est réellement à risque... et c'est principalement toute personne qui achète un quelconque type de drogue ou de médicament sur le marché noir. »

L’étude de la CSMC indique que les efforts de réduction des méfaits fonctionnent, mais qu’ils n’atteignent pas toute la population de façon équitable. Par exemple, les sites de consommation sécuritaire sont surtout fréquentés par des personnes vivant à l'intérieur d'un rayon d’un kilomètre du site. « Nous apprenons  que plus de 80 p. 100 des surdoses ne se produisent pas dans les lieux publics. Le stéréotype de personnes qui décèdent dans la rue n’est pas aussi répandu que l’on croyait. En réalité, nombreux sont ceux qui décèdent dans leurs voitures ou derrière les portes closes  de leur propre maison. » Mme Knaak poursuit en expliquant que le sentiment de honte lié à la consommation de drogues incite les personnes à se cacher.  « Ces personnes les consomment en cachette, ce qui naturellement constitue un des plus grands facteurs de risque de décès en cas de doses contaminées. »

La stigmatisation, précise Mme Knaak, est justement ce qui empêche les gens de rechercher de l’aide et de privilégier la réduction des méfaits. « Elle est envahissante. La stigmatisation liée aux opioïdes et à la consommation d'autres substances éclipse tout autre type de stigmatisation liée à la maladie mentale. »

Voilà pourquoi la CSMC a recours à son programme de lutte contre la stigmatisation Changer les mentalités, qui est traditionnellement axé sur la santé mentale, pour l’appliquer à l’usage de substances. Bien comprendre les facteurs qui biaisent la perception des premiers intervenants constitue une importante première étape dans la détermination des programmes de formation et autres approches qui permettront de lutter contre les attitudes stigmatisantes et les comportements qui peuvent avoir une incidence sur les soins.

« Nous avons parcouru le pays et avons pris le temps d’écouter des premiers intervenants, des fournisseurs de soins de santé et des personnes ayant l'expérience de la consommation d'opioïdes et d'autres types de drogues, afin d'essayer de mieux comprendre cette interaction complexe, » a affirmé Mme Knaak.

Les constatations sont surprenantes.  « Les premiers intervenants expriment une véritable ambivalence morale relativement aux traitements de soins d’urgence tels que le Naloxone. Ils sont conscients qu’il s’agit d’une mesure vitale. Mais on entend  également dire que son usage répandu peut créer une dynamique entre patients et fournisseurs de soins qui entraîne une augmentation de l'usure de compassion dans la communauté des premiers intervenants et des employés des salles d’urgence. C’est notamment le cas chez les personnes qui expérimentent un taux élevé de récidivisme, » a expliqué Mme Knaak.  « Nous avons donc ce traitement qui sauve des vies, mais qui entraîne chez ses utilisateurs des symptômes de sevrage tellement sévères que ces derniers se dépêchent de consommer de nouveau pour soulager ces symptômes. Et le cycle continue. »

La recherche indique également un haut niveau de méfiance envers le système chez les personnes aux prises avec une dépendance, particulièrement chez les populations marginalisées. « Nombreux sont ceux qui nous ont confié éviter activement le système de soins de santé et autres services connexes en raison d’expériences précédentes. Ils ont déclaré avoir été maltraités, dénigrés et amenés à se sentir indignes de recevoir des soins. »

Comme Mme Knaak et son équipe de recherche dirigeaient des groupes de discussion, ils ont interrogé la communauté des premiers intervenants quant à leurs habitudes de consommation de drogues. « Bien évidemment, ça existe, c’est inévitable. Comme dans toute grande organisation, il y a la consommation de drogues – particulièrement lorsque le travail entraîne son lot de vulnérabilité et de stress. Mais la réponse que nous avons obtenue systématiquement est qu’il n’y a pas de problème de consommation de substances parmi les premiers intervenants et les fournisseurs de soins de santé. Point à la ligne. La consommation d’alcool constituait la seule utilisation de substance dont ils ont admis l'éventualité de la présence  dans leur milieu de travail. »

Selon Mme Knaak, cela indique un besoin urgent de discussion, d’information, d'éducation et d’efforts majeurs de réduction de la stigmatisation.

« Nous devons déstigmatiser l’usage de substances. Il existe trop de perceptions erronées, de malentendus et d’occasions ratées à cet égard. Nous devons tenter de comprendre où les gens en sont rendus et comment nous pouvons les aider. C'est à nous tous de créer des communautés dans lesquelles il devient possible de comprendre la nature de la dépendance et de traiter cette dernière avec respect, tout comme nous le ferions avec une maladie physique ou mentale, ou un problème de santé mentale. Nous devons créer un environnement dans lequel il est naturel de chercher de l’aide, où l’on se sent en sécurité de le faire, et où l’accès aux traitements de haute qualité reposant sur des pratiques exemplaires est de mise pour tous. Il reste beaucoup à faire pour atteindre cet objectif. »

Cette prochaine recherche de la CSMC braquera donc les projecteurs sur la méconnaissance des causes fondamentales de la dépendance, de l’usure de compassion et de l’épuisement professionnel, ainsi que de la stigmatisation connexe, qui ont une incidence sur la capacité des premiers intervenants à exercer leurs fonctions – mais aussi sur la façon de demander de l’aide. Cette nouvelle recherche fascinante se retrouvera sûrement dans la littérature scientifique au cours des prochains mois.